Fédération des officiers de réserve républicains
entretien général Henri Paris, président de la Fédération des officiers de réserve républicains, L'Humanité, 04/05/2005
Pourquoi vous prononcez-vous contre le traité constitutionnel ?
Le traité constitutionnel fait explicitement référence à lOTAN comme le "fondement" dune éventuelle défense européenne. Quand lAlliance Atlantique a été fondée, en 1949, elle répondait à deux critères. Dune part, une aire géographique précise : lAtlantique-Nord. Dautre part, elle était fabriquée pour répondre à un adversaire identifié : le bloc de lEst et le pacte de Varsovie. En 1991, il ny a plus de pacte de Varsovie, plus dennemi identifié, pourtant lOTAN continue dexister, quitte à contredire le cadre géographique de lAtlantique Nord. Il est par exemple contre nature de voir lOTAN intervenir en Afghanistan. LOTAN nest plus quun simple supplétif des États-Unis. Il me semble donc inconcevable de lier structurellement une défense européenne à lAlliance Atlantique.
Le traité empêche donc, selon, vous toute défense européenne indépendante ?
Effectivement. Dautre part, il faut bien mesurer toutes les implications si le "oui" lemporte. Pour mémoire, larticle 5 du traité de lAtlantique-Nord - indique que "les parties conviennent quune attaque armée contre lune ou plusieurs dentre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et, en conséquence, elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune delles [...] assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et en accord avec les autres parties, telle action quelle jugera nécessaire, y compris lemploi de la force armée". Le projet de constitution européenne va plus loin. Il oblige les États membres, dans son article 1-41-7, à apporter "aide et assistance par TOUS les moyens en leur pouvoir [...] au cas où un État membre serait lobjet dune agression armée sur son territoire". La nuance entre les deux articles est dimportance. Dune part, elle risque dentraîner la France dans des conflits qui ne la concernent pas ; dautre part, cela pose la question de larme nucléaire. Il faut bien mesurer que la France est la seule puissance nucléaire européenne indépendante. Quant à larmement nucléaire britannique, il est sous sujétion américaine, puisque les missiles sont de fabrication américaine.
Larme nucléaire à la disposition des Vingt-Cinq ? Pourquoi pas ? Mais cela implique de définir une stratégie commune de dissuasion adaptée à lespace géographique des Vingt-Cinq, de définir des cibles communes... Or quelle peut être une stratégie commune ? La dissuasion se réfléchit dans un cadre du "faible au fort", qui voudrait-on "dissuader" aujourdhui ? la Chine ? Cest absurde. Une stratégie nucléaire européenne commune implique une refonte des concepts stratégiques. Or la constitution, en posant le cadre de lOTAN comme fondement de la défense européenne, donne déjà un cadre stratégique et empêche de développer une politique de défense indépendante.
Pourtant, on avance lidée que le Traité permet de lutter plus efficacement contre les "nouvelles menaces" ?
Absurde ! Il ny a pas besoin dune constitution pour organiser la lutte commune contre le terrorisme. Par contre, je note que le traité est étrangement muet concernant les paradis européens de blanchiment dargent sale. Cet argent est le nerf de la guerre des terroristes. Il est plus efficace de mettre en place des règlements et des outils permettant de lutter contre ces paradis que de saligner derrière la conception américaine de la lutte contre le terrorisme. Aujourdhui, à peine cinq pays en Europe disposent de ce que lon peut appeler une défense organisée autour dindustries de défense. Les trois principaux sont la France, lAllemagne et la Grande-Bretagne. Loin derrière, on trouve lEspagne et lItalie. La constitution, en obligeant les pays européens à augmenter leurs capacités militaires, pousse tous les autres pays de lUE à acheter des "matériels sur étagères". On voit le résultat lorsque la Pologne décide dacquérir des F16 américains, renforçant du même coup sa dépendance à lOncle Sam.
Pour être indépendante, lEurope a besoin dune indépendance technologique. Or lalignement derrière lOTAN, le concept dinteropérabilité sous critères de lOTAN mettent à mal cette indépendance. Linteropérabilité, ce nest pas simplement la standardisation du calibre des armes et des munitions, cest aussi la normalisation aux standards de lOTAN, donc américains, des systèmes de communication, de transmission y compris du chiffre, et de commandement. Autant dire que la future défense européenne est un livre ouvert pour les États-Unis. Ce ne sont pas les coopérations renforcées que vous évoquez qui changent quoi que ce soit. Tel quil est conçu dans la constitution, ce système donne à la Grande-Bretagne un rôle darbitre et le pouvoir de sopposer à toute coopération. Elle le fait déjà concernant les applications militaires du système Galiléo, qui pourrait être une alternative au GPS américain. Quand on connaît les penchants atlantistes de ce pays, on a du mal à imaginer quil appuie des programmes de recherche qui heurteraient les intérêts des États-Unis.
Entretien réalisé par Stéphane Sahuc