PS - Fabius

entretien Laurent Fabius (PS), Le Nouvel Observateur, 20/01/2005
Depuis le 1er décembre et la nette défaite du non lors du référendum interne du PS sur la Constitution européenne, vous ne vous êtes pratiquement pas exprimé en public. Pourquoi ce long silence ? Etait-ce la marque dune incompréhension ? La manifestation dun dépit? Ou la simple préparation dune nouvelle offensive ?
Les militants socialistes se sont prononcés après débat. Jai plaidé, comme beaucoup dautres, en faveur du non, nos arguments ont convaincu un peu plus de 40% de mes camarades, une majorité sest dégagée en faveur du oui. Il faut prendre acte de ce vote qui fixe désormais la position officielle du PS sur la constitution européenne. Voilà !
Pourquoi avez-vous échoué ?
Une première raison a certainement joué : il est difficile dexpliquer quon soppose à un texte concernant lEurope précisément parce quon est un fervent partisan de la construction européenne. Cest pourtant le fond de ma conviction : ce que jai combattu, cest le fait quon soit en train de renoncer à « lEurope puissance » au profit dune « Europe diluée » et finalement affaiblie. Avec le risque davoir au bout du compte plus dEuropéens et moins dEurope. En tous cas, pas assez dEurope sociale.
Les militants socialistes ont-ils été trompés ?
Non, ce serait injuste de dire cela. Ils se sont déterminés librement. Mais beaucoup ont eu - et cest probablement une deuxième raison du résultat - peur des conséquences dun vote négatif, en Europe et surtout au sein du PS. Le non a été présenté comme lannonce du chaos. Cet argument a aussi joué.
Avezvous vécu cette défaite comme un désaveu personnel ?
Jaurais préféré, bien sûr, convaincre davantage. Mais ce débat dépasse les personnes qui lont porté.
Dans lensemble, la discussion a été de qualité et beaucoup me savent gré, ils me le disent, de lavoir nourri en allant avec sérénité au fond des choses. Jajouterai une observation en forme de clin doeil : quand je vois la liste impressionnante des personnalités qui se sont engagées pour le oui, je me dis que, dans ces conditions, le résultat est honorable. En tous cas, je ne regrette rien puisque ce sont mes convictions.
Aucune déception ? Même à légard de vos amis qui ne vous ont pas suivi ?
Lamitié ne signifie pas lalignement. Et certains qui ne mont pas accompagné sur la Constitution européenne me rejoignent sur la question turque, sur lopposition frontale au Gouvernement ou sur lorientation du projet socialiste.
Jacques Chirac vient dannoncer que le référendum national sur la Constitution européenne aurait lieu avant lété, sans doute en juin. Quelle place pouvez-vous prendre dans la campagne, sans vous renier ni fouler aux pieds le vote des militants socialistes ?
Je serai loyal à légard de mon organisation et je garderai mes convictions personnelles.
Concrètement, chacun agira donc comme bon lui semble : le PS dun côté et certains socialistes de lautre ?
Non, ce serait une caricature de présenter les choses ainsi. Le PS a une position et il mènera une campagne, et non pas deux. Mais il nest demandé à personne de renoncer à ce quil croit juste et vrai.
Vous désavouez donc votre camarade Jean-Luc Mélenchon quand il invoque sa conscience pour continuer à faire campagne contre la Constitution européenne ?
Pourquoi voudriez-vous quil nait pas, lui aussi, le sens des responsabilités ?
Cet impératif de cohérence va-t-il vous conduire à voter la révision constitutionnelle quimplique nécessairement le référendum voulu par Jacques Chirac ?
Cest un autre problème, qui na dailleurs pas été tranché par les militants. Dun côté, une évidence simpose : pour adopter une constitution européenne, il faut au préalable modifier la Constitution française ; le Parlement est donc saisi dune proposition de révision.
Mais, dun autre côté, lorsquon examine le texte de révision qui nous est soumis aujourdhui par le président de la République et par le Gouvernement, on constate que sy mêlent dautres aspects, notamment la question turque, linvention du référendum obligatoire
dans dix ans, et le rejet de tout contrôle approfondi du Parlement sur les affaires européennes : je ne suis pas daccord.
Quest-ce qui vous choque essentiellement ?
Le « référendum différé obligatoire » est typique de la méthode Chirac. On refuse daffronter un problème, on prétend quon est sensible aux souhaits des Français, mais on refile le mistigri aux successeurs. Sur la Turquie comme sur le reste, lorsque Jacques Chirac dit « je vous ai compris », il faut souvent lire « je vous ai menti ».
Que demandez-vous ?
La vérité. Il nest pas vrai quon va négocier pendant 10 ou 15 ans ladhésion de la Turquie et quensuite il sera possible de lui dire non. Comme le souligne justement Robert Badinter, cest un leurre. Et ce mensonge se double dune absurdité.
Si par exemple la Macédoine demande demain son adhésion à lUnion européenne, il faudra, selon ce projet de révision, consulter les Français par référendum ! Je conseille davance à ceux qui organiseront le scrutin de choisir un dimanche particulièrement pluvieux.
Pour la révision constitutionnelle, vous direz donc non ?
Je ne veux pas donner le sentiment de revenir par la bande sur le débat précédent, je pencherai donc plutôt pour labstention. Pas question dapprouver un tel trompe-lil.
Durant la campagne référendaire, condamnerez-vous avec la même vigueur tous ceux qui à droite ou à gauche veulent lier le débat sur la Constitution européenne et celui sur ladhésion de la Turquie ?
Ce sont deux questions à la fois distinctes et difficiles à dissocier. Les règles que lon fixe pour lUnion européenne, cest-à-dire la Constitution, ne peuvent en effet pas faire totalement abstraction de la composition de cette Union. Pour moi, la Turquie devrait être un partenaire privilégié de lEurope, comme lUkraine ou les pays du Maghreb. Cest ce que jappelle le « troisième cercle ».
Je ne comprends pas la position de ceux qui martèlent que ces deux questions sont séparées, mais qui les relient dans un même texte de révision constitutionnelle. La contradiction saute aux yeux.
Pensez-vous que le non puisse lemporter, lors du référendum national ?
Les motifs dune réponse référendaire sont multiples. Il y a le texte et le contexte. Combien de Français auront vraiment lu le projet au moment de voter ? Et quel sera le contexte ? La parole est à nos concitoyens.
Dans cette affaire, vous serez plus observateur quacteur !
Je ne veux pas insister davantage sur ce sujet. Permettez-moi en revanche daborder deux autres aspects, décisifs pour le quotidien des Français. Dabord, la gestion par les autorités européennes de leuro et de sa parité par rapport au dollar et aux monnaies dAsie. Devant la surévaluation de leuro, ruineuse pour notre économie, la Banque Centrale Européenne reste inerte : cest un non sens. On voudrait aggraver la démotivation des salariés et les délocalisations dentreprises quon ne sy prendrait pas autrement.
Outre la question du rôle de la Banque centrale européenne, cest toute la question de lorientation de la politique économique au sein de lUnion qui est posée. La BCE est obnubilée par un risque inflationniste qui nexiste pas. Il faudrait au contraire être offensif, baisser les taux dintérêt, mobiliser davantage de financements pour la recherche et lindustrie, injecter du pouvoir dachat là où il fait défaut, coordonner les réformes indispensables : rien de tout cela nest fait, et la croissance européenne se traîne. Deuxième exemple : la directive dite Bolkenstein qui va arriver en discussion au Parlement européen, après avoir reçu le soutien de la Commission et laccord du gouvernement Raffarin. Schématiquement, elle prévoit que pour les services cest-à-dire lessentiel de notre économie les règles sociales et les normes de protection des consommateurs seront désormais celles du pays dorigine du prestataire et non plus celles du pays où il travaille. Cela, alors que nous serons bientôt 27 et que chacun connaît lhétérogénéité de lUnion. Si on approuve cette directive, on favorise massivement le dumping social et on réduit la sécurité des consommateurs.
On risque de casser ce qui reste de nos services publics. Ces deux sujets méritent une forte mobilisation.
Au-delà de ces critiques ponctuelles, nen revenez-vous pas toujours aux responsabilités de Jacques Chirac!
Cest quelles sont considérables ! Il se trouve à la tête de lEtat depuis bientôt dix ans. Et de nouveau en campagne. Humainement, cest sans doute un homme sympathique mais telle nest pas la question : son bilan est médiocre. Javais réclamé il y a plus dun an, à lapproche des échéances régionales, une opposition frontale. Elle simpose. Tout comme envers Nicolas Sarkozy et sa stratégie de la fausse différence, ce vaste panneau dans lequel beaucoup tombent avec naïveté. Dautant plus que la droite vient de remettre en route la machine à promesses, selon la juste expression de François Hollande. Sur les plans de lemploi, du pouvoir dachat, du logement, de la santé, des services publics, de la recherche, ce nest plus un bilan, cest un fiasco. Il faut le dire. Sans circonlocutions inutiles. Cette droite aura aggravé la fracture sociale. Et elle naura pas préparé lavenir.
Cest la notion même d « intérêt général » qui est perdue de vue, et cest le trait commun du marasme actuel.
Cette opposition frontale ne va-t-elle pas vous conduire à gauchir le projet du PS pour la présidentielle de 2007 ?
Etre ferme dans ses convictions ne signifie pas être irresponsable. Je sais que les marges de manuvre ne seront pas énormes. Mais, avant délaborer nos propositions précises, il faut dabord bien poser notre diagnostic sur la société française. Pour moi, il y a aujourdhui « deux France », et lune dentre elles est en train de « décrocher » sur tous les plans, au point de conduire notamment beaucoup de jeunes à penser que lavenir ne peut plus offrir de progrès : cest extrêmement grave. Nous devons refuser cette destruction de millions de destins. Nous devons recréer lespoir et pour cela, réinstaller au coeur même de notre projet lobjectif du progrès et de la solidarité. Il nest pas vrai que le recul soit inévitable. La matrice de notre projet doit être là : le progrès et la solidarité.
Avec toutes leurs dimensions : éducatives et culturelles, sociales, scientifiques, économiques, démocratiques, générationnelles, environnementales, internationales,
Cela demandera dautant plus de courage et de volonté que lardoise laissée par la droite sera lourde.
Etes-vous toujours candidat à la candidature pour lélection présidentielle de 2007 ?
Préparons dabord notre projet. Ensuite, nous trancherons en 2006.
Votre échec lors du référendum interne ne change rien ?
Pourquoi voudriez-vous tout mélanger ?
Votre détermination est-elle intacte ?
Jai mes défauts et, lorsquils ne sont pas suffisants, on men invente même quelque uns. Mais on ne ma jamais encore reproché un manque de détermination.
Même pas un brin de lassitude ?
La vie politique est tout sauf un long fleuve tranquille. Il peut se produire quelque tangage. Lessentiel est de tenir le cap. Je suis déterminé parce que je crois que la France a un besoin vital de progrès et de solidarité. Cest le sens que la gauche doit donner à son combat pour 2007.
Le quinquennat modifie-t-il la donne de la compétition présidentielle ?
Il accélère évidemment le temps politique. Est-ce une bonne chose ? Pas forcément. Peut-on en rester là ? Certainement non, car la conformité quasi-automatique des majorités présidentielle et parlementaire renforce, de fait, la main du chef de lEtat. Pour faire respirer notre démocratie, le renforcement des pouvoirs du Parlement devient, dés lors, une urgence. Les principaux changements institutionnels nécessaires vers davantage de démocratie devront être soumis à référendum, et cela dès la première année du futur quinquennat.
Le profil des candidats crédibles à la présidence de la République est-il également modifié ?
Je crois comprendre que plusieurs pré candidats ont tendance à dessiner un profil du candidat idéal proche de celui quon leur prête ou de celui quils simaginent avoir. Je préfère une approche plus objective : le prochain quinquennat sera celui des temps difficiles, il faudra pouvoir barrer à gauche, par gros temps, et en mettant le cap sur le progrès. Le veut-on ou non ? Pour moi, là sera le choix.
Propos recueillis par François Bazin