Mgr Jacques Gaillot
entretien Mgr Jacques Gaillot, Le Monde, 07/05/2005
"Avec cette Constitution, c'est la loi du profit qui l'emporte"
Le 29 mai, je voterai non sans états d'âme. J'aime bien que les responsables des Eglises (catholique, protestante et orthodoxe) s'engagent. Mais chacun a sa conscience, et, pour le référendum, c'est à moi de décider. Pour ma part, j'ai commencé par lire le traité, par aller voir en particulier ce qui était écrit sur l'immigration, la défense et l'armement.
La politique commune concernant les immigrés, telle que la définit le texte, construit une Europe forteresse. Je pense spécialement à l'article III, sur "la gestion efficace des flux migratoires" . Cette expression est détestable. Si la politique d'immigration actuelle n'est pas satisfaisante, tant s'en faut, le traité va la graver dans le marbre. Je me demande aussi ce que va devenir le droit d'asile. Nous avons déjà en France une conception restrictive de ce droit tel qu'il est défini par la convention de Genève de 1951.
D'où vous vient cet intérêt pour les questions d'armement et comment peuvent-elles motiver votre rejet du traité ?
Tout simplement, je milite pour la paix et ces questions m'intéressent. Là encore, il y a des choses qui me font sursauter. Une "agence de défense européenne" est créée. Elle va prendre, nous dit le texte, "toute mesure utile pour renforcer" la défense et l'armement. Et améliorer l'efficacité des dépenses militaires. Et, pour ces sujets-là, nous pouvons être sûrs que l'on trouvera de l'argent.
Dans toutes ces intentions, je ne vois pas que l'on fasse droit à la résolution pacifique des conflits. Quand j'ai lu cette partie du traité, je n'ai pu m'empêcher de penser au vieux précepte "Si tu veux la paix, prépare la guerre" . Nous sommes en plein dans cette logique que je réfute.
Que pensez-vous de ce que dit la future Constitution sur la laïcité ou de la polémique sur les "origines chrétiennes" de l'Europe ?
Cette dernière question ne me passionne pas. Je ne vois pas pourquoi il faudrait que la chrétienté soit nommée dans la Constitution. C'est la question qui a été posée par un jeune au président de la République lors de son émission télévisée le 14 avril dernier.
Quand on lui a demandé s'il n'y aurait pas contradiction entre le traité et la législation française, il a affirmé que non. Il n'est pourtant pas impossible que l'on puisse évoquer ce nouveau texte pour estimer que la loi française est trop contraignante.
Vous qui luttez aux côtés des exclus, des sans-papiers, des sans-logis, êtes-vous gêné par le non du Front national et des nationalistes ?
Il est vrai que le Front national va voter non pour des raisons nationalistes. Contrairement à ce que peut dire ce courant, ce n'est pas l'indépendance de la France qui est en cause. Et je crois que la construction de l'Europe est très importante. Simplement, on ne s'oriente pas vraiment vers une Europe sociale, une Europe des peuples. C'est une autre critique que je veux formuler. Cette Constitution est totalement libérale. Avec elle, l'être humain ne compte pas, seul le profit importe. C'est la loi de la concurrence, du marché, et que le meilleur gagne.