francophonie et Constitution européenne
tribune de Jérôme Baloge (président de Jeune Francophonie et de l'Union Gaulliste pour une France Républicaine), Emmanuel Dupuy (président de l'Union des Républicains Radicaux) et Christophe Traisnel (secrétaire général de Jeune Francophonie), L'Humanité, 19/04/2005
Une Europe unie dans la diversité ?
Le référendum sur la constitution européenne approche et il serait opportun de sinterroger dès à présent sur lun des principes inscrits au frontispice de ce texte : « Unie dans la diversité ». Larticle 1-3-3 al. 4, justement, précise que « lUnion (...) respecte la richesse de sa diversité culturelle et linguistique, et veille à la sauvegarde et au développement du patrimoine culturel européen ».
Lidée est belle, généreuse, indispensable. On nose imaginer, en effet, ce que serait une Europe laissant à la main invisible du marché linguistique la détermination dune langue pivot qui viendrait peu à peu simposer à tous les citoyens, au nom dun pragmatisme et dun économisme de bon aloi. On devine quelle deviendrait tôt ou tard un espace unilingue où chaque langue, et culture de lEurope, au coeur de lidentité européenne, confinée dans un usage local limité, terminerait sa vie dans un long processus de folklorisation sympathique et, in fine, pathétique.
Or le texte de la constitution européenne nest pas encore adopté que cette belle diversité tant chantée est largement mise en cause. Les atteintes sont quotidiennes : la plupart des sites Internet de lUnion limitent volontairement lutilisation des langues dans leurs communications. De leur côté, les grandes écoles ou instituts européens qui forment pourtant les futurs cadres de lUnion ne fonctionnent que dans une seule langue et ne diffusent leurs informations sur lInternet quen une seule et même langue. Le site de la Banque centrale européenne utilise ainsi la langue du principal absent et, accessoirement (accessoirement seulement), la langue des citoyens dEurope qui ont pourtant la monnaie unique dans leurs poches depuis quelques années. Voulez-vous être recruté à Francfort ? Mieux vaut avoir fait quelques séjours linguistiques à Chichester, ou être natif de Liverpool plutôt que dêtre bilingue francophone et germanophone. Car les textes nosent pas encore laffirmer, mais en Europe, ce nest pas la diversité qui simpose, mais lunité linguistique, et bientôt culturelle. Il sera bientôt plus facile de parler en français à un postier de Vancouver, au Canada, quitalien dans un colloque sur lidentité européenne à Florence !
Cette domination réelle dune seule et même langue na pourtant jamais fait lobjet dun choix démocratique. On nous demande, en tant que citoyens dEu- - - rope, de nous prononcer sur la constitution, mais on ne nous demande pas notre avis sur le régime linguistique qui simpose un peu plus chaque jour. À limage de léconomie et du social, nos langues et nos cultures suivent le dogme du laisser-faire, laisser-aller de chacun de nos États, bien éloigné, pourtant, de cette exception culturelle dont, il ny a pas si longtemps, on se gargarisait encore. Les réformes en matière déducation, dans les pays de lUnion, vont toutes dans le même sens : elles tendent à adapter de plus en plus tôt la jeunesse européenne au mouvement, en rendant obligatoire, de fait, lapprentissage dune seule et même langue européenne, et facultative, sinon accessoire, lapprentissage des autres langues. Chacune pourtant renferme une part éminente de lhéritage européen.
À Paris, les colloques où le français na pas droit de cité se multiplient. Les disciplines scientifiques, les unes après les autres, se soumettent docilement à cette loi du plus fort qui impose une seule langue, toujours la même, à la plupart des colloques, congrès, conférences européens. De Berlin à Barcelone, de Paris à Londres, les sciences et léducation se mettent à lheure linguistique du méridien de Greenwich.
Le projet de constitution ne se donne malheureusement pas les moyens de ses intentions. Sagit-il là du projet européen tendant à respecter « la richesse de la diversité culturelle et linguistique » ? Sagit-il ici de veiller encore « à la sauvegarde et au développement du patrimoine culturel européen de diversité », ou dimposer une langue commune par fatalité ? Un pragmatisme de courte vue, sans aucun débat démocratique, nous conduit en fait à renoncer tout bonnement à ce qui fait loriginalité et la richesse du projet européen : sa diversité.
La France a là une responsabilité à assumer. Après tout, cest elle qui a perturbé les négociations du GATT avec cette « exception culturelle » quelle a si fièrement défendue pour tous. Pourquoi défendrait-elle lexception culturelle dans le monde, et pas chez elle, en Europe ? On rêve dun gouvernement français qui sengage enfin, sans agressivité mais avec fierté et détermination, à défendre le français en Europe, et toutes les autres langues européennes en France. Léducation nationale peut être le fer de lance de cette politique linguistique enfin ambitieuse, en établissant une véritable diversité des langues enseignées dans les écoles de la République. Est-il cohérent que limmense majorité des collégiens niçois napprennent pas litalien en première langue, ou quun lycéen de Dunkerque nait aucune notion de néerlandais ? Navons-nous pas besoin, par ailleurs, dans ce monde que lon souhaite multipolaire, de spécialistes des cultures chinoise, indienne, arabe, africaine, etc. ? Comment accepter que la langue allemande, qui est aussi celle de notre premier partenaire tant politique quéconomique ou diplomatique, soit si peu connue de nos compatriotes ? Le prisme du tout-anglais aboutit à des comportements défiant la raison. Ainsi, trop souvent, les offres de séjour, de stages linguistiques, les bourses doctorales proposées par nos voisins dans de prestigieuses universités sont négligées par les étudiants francophones, alors que la concurrence est à couteaux tirés pour rejoindre une université anglo-saxonne, même médiocre. Quel est lintérêt, pour la France et pour lEurope, dune telle ruée ?
Il tient aussi à la France de mieux adapter son dispositif universitaire francophone. Jusquà présent linternationalisation des universités nest envisagée que sous langle de laccueil et de léchange. Or on connaît le succès des écoles et universités françaises à létranger comme luniversité Galatasaray, à Istanbul, ou des centaines dAlliances françaises. Pourquoi ne pas favoriser la création de tels pôles universitaires francophones en complément du réseau dAlliances et décoles déjà existant, en coopération avec les universités de la francophonie et en partenariat, bien sûr, avec les autorités du pays daccueil, et avec le concours de la francophonie institutionnelle ? On pourrait aussi imaginer que les étudiants ainsi formés puissent être privilégiés dans laccès aux universités et grandes écoles françaises, par une simplification des procédures administratives concernant le séjour des étudiants étrangers sur notre territoire, et une reconnaissance de leurs formations sur place, entre autres.
En Europe en particulier, la France peut, doit être à lavant-garde de la promotion du pluralisme linguistique. Il nen est que temps ! Il ne manque quune impulsion concrète et décisive pour défendre notre diversité européenne et repousser la menace dune « folklorisation » de nos cultures. Quattendons-nous ?