PS - Emmanuelli

Lettre ouverte aux socialistes
Chère camarade, cher camarade,
Notre parti sest prononcé pour ladoption du projet de Constitution Européenne au terme dun référendum interne.
Pour ma part, jai fait campagne pour son rejet et continue à penser quen avalisant ce texte, notre parti, comme le Parti Socialiste Européen, commet une erreur historique. Par respect pour notre démocratie interne je me serais néanmoins résigné à rester sur ma réserve et à voter NON, le jour venu, comme beaucoup dentre vous.
Mais le contenu de notre campagne ainsi que notre difficulté à faire exister un « OUI de Gauche » tout en nous opposant comme il conviendrait à un gouvernement qui poursuit imperturbablement son entreprise de démolition sociale pose problème. Tout comme lémergence de textes et de déclarations de la Commission Européenne qui mettent en évidence lexistence dun véritable « bloc libéral » que lon cherche à faire avaliser par la gauche à loccasion de ladoption dun traité qui ne sera pas révisable. Le brouillage des clivages politiques que lon tente dimposer à cette occasion est tout aussi préoccupant et lensemble de ces éléments change la donne.
Sur la tonalité de notre campagne, jai beaucoup de difficulté à comprendre comment notre parti est passé dune position unanime de refus, qui explicitait clairement les raisons pour lesquelles ce texte nous paraissait inacceptable, à un soutien aujourdhui inconditionnel et enthousiaste. Alors que les seuls changements apportés lors de son adoption définitive ont été régressifs par rapport aux conditions qui motivaient notre refus, M.Chirac, dans la dernière ligne droite, ne nous ayant pas fait de cadeaux.
Suffit-il, dans ses conditions, pour expliquer notre récente ferveur envers ce traité de proclamer que le « OUI de Gauche » à lui seul permettrait une nouvelle interprétation de ce texte ? Une nouvelle lecture qui ferait apparaître les promesses de « plus de démocratie », de « plus de social » et lexistence de nouvelles garanties pour nos services publics ? Quand bien même le « OUI de Gauche » aurait cette vertu- ce que je ne crois pas - comment le faire exister face à un président qui pratique la politique avec cynisme en multipliant les embûches et les embuscades. Comment le faire vivre aux cotés dun gouvernement exsangue qui na plus pour viatique que lespérance dun succès référendaire ? Il faut, nous dit-on, faire la distinction entre politique intérieure et politique européenne : MM Chirac et Raffarin sengagent à le faire. Mais comment les croire ? Quel crédit ont-ils accordé, en 2002, aux voix de gauche qui sétaient mobilisées à leurs cotés pour « sauver la République » ?
Les vertus que nous prêtons à ce traité ne sarrêtent pas là puisque jentends dans nos rangs que ladoption de ce projet offrirait une garantie contre ladoption de la directive Bolkestein . Cest une contre-vérité à laquelle je ne puis massocier. Car en réalité, ce projet de directive qui se propose dorganiser un véritable dumping social à domicile a déjà une longue histoire qui aurait du nous alerter plus tôt. Il nest que la face visible dune orientation politique précise dont lautre aspect est limpossibilité, qui figure dans le traité, dune harmonisation fiscale à la majorité qualifiée. Si lon ajoute à cette menace, provisoirement escamotée, le projet de directive sur le temps de travail ainsi que les encouragements donnés par la commission européenne aux délocalisations, le choix dune Europe libérale, dun système patiemment construit, apparaît sans ambiguïté. Cest cette Europe du marché roi et de « la concurrence non faussée », cette Europe des actionnaires, « hautement compétitive » pour les dividendes mais pas pour le pouvoir dachat, cette Europe de la précarité et du chômage que lon nous propose de ratifier à travers le vote de cette constitution qui en reprend tous les fondements juridiques dans son titre III.
Nous ne pouvons plus feindre de lignorer.
Encore faut-il, pour tromper la gauche et ses bases électorales, substituer au clivage-gauche droite sur lequel repose la démocratie et le mouvement, lartifice dun clivage sommaire entre « pro ou anti- Européen ». Soit on est pour lEurope et il faut en accepter lorientation libérale. Soit on refuse cette évolution libérale et on se retrouve classé dans le rang des anti-européens, des Euro-sceptiques, voire des souverainistes ! Cest le résultat dune habileté coupable qui a consisté à proclamer que lEurope était constitutive de lidentité socialiste en faisant abstraction de son contenu. Erreur dont la droite rêve depuis longtemps. Cest aussi la conséquence dune cogestion des institutions européennes qui ne pouvait pas rester, avec le temps, sans conséquences politiques.
En se révélant inapte à opposer à cette mystification la perspective dun projet « Euro-progressiste », la social démocratie commet une lourde erreur. En renonçant à poser avec force la question centrale de la protection de lemploi et du salariat dans un contexte de libre-échange débridé, cest à dire la question des délocalisations, elle prend un risque pour elle même et pour la démocratie. En refusant de porter lespérance dune Europe sociale, solidaire et humaniste, elle ouvre la voie à la désespérance dont se nourrira lextrême droite. Elle creuse la rupture politique qui se produit entre le bas et le haut de la pyramide sociale, elle est également dangereuse pour la démocratie.
Nous avons toujours proclamé notre volonté de faire de lEurope le niveau pertinent de résistance à la mondialisation libérale. Un Oui, fusse-t-il de gauche, ne me paraît pas sinscrire dans cette ambition.
Cest pourquoi, après avoir mûrement réfléchi, jai décidé, sans renier mon engagement européen, de faire publiquement campagne pour le NON en espérant ne heurter personne.
On vous dira que voter Non, cest voter contre lEurope. On le martèlera. Mais il faut, cette fois-ci, dire NON à ce traité et tout ce quil implique, pour ne pas renoncer à lEurope politique, comme nous y engagent ceux qui expliquent quil est désormais trop tard après un élargissement raté quils ont fait en dépit du bon sens.
Voter NON, ce nest pas voter contre lEurope, cest au contraire préserver la possibilité dune Europe fédérale, démocratique et sociale à partir dun noyau de pays volontaires plus restreint. Cest exiger une nouvelle constitution simple et lisible se contentant de définir des processus de décision et une répartition claire des compétences.
Voter NON, ce nest pas voter contre lEurope . Cest la possibilité, qui ne se représentera pas de sitôt, de donner un coup darrêt à la dérive libérale qui déchire la gauche. Cest saisir la chance de favoriser lémergence dun projet « Euro-progressiste » qui la rassemble.
Telle est ma seule ambition. Jespère que tu le comprendras.
Jespère surtout que, dune manière ou dune autre, tu la partageras.
Amicalement,
Henri Emmanuelli