PS - Emmanuelli

entretien Henri Emmanuelli, L'Humanité, 170/01/2005
Vous avez interpellé le gouvernement sur les propos de la commissaire européenne Danuta Hubner, qui a déclaré vouloir « faciliter les délocalisations en Europe ». Ces propos relèvent-ils pour vous de la même logique que celle du projet de constitution ?
Le projet de constitution, la directive Bolkestein et ces déclarations sur les délocalisations sont indissociables. Tout cela obéit à une même orientation libérale de lEurope. Les propos de Danuta Hubner ont le mérite de clarifier la philosophie du dernier élargissement. Pas un centime de plus na été débloqué pour favoriser le développement des nouveaux entrants. En revanche, on encourage ces pays à faire du dumping pour attirer les entreprises chez eux. Le phénomène des délocalisations nest pas subit. Il a été parfaitement anticipé, accepté et voulu. Le profit est double : on ne débloque pas de fonds pour les nouveaux entrants et, dans le même temps, on fait pression sur les salaires dans toute lUnion.
Quel est pour vous laspect le plus contestable de ce projet de constitution, celui qui vous pousse à maintenir votre engagement en faveur du « non » malgré la décision de votre parti ?
La partie III de ce projet de constitution concrétise cette orientation libérale. Elle refond des traités déjà existants, qui nont pas déchéance. Si on les intègre à cette constitution, cest pour leur redonner une vigueur juridique, pour leur conférer une valeur constitutionnelle et la légitimité du suffrage universel. Laspect le plus inacceptable est donc lintégration de cette troisième partie. Je ne comprends pas ce que vient faire dans une constitution la description des politiques à mener dans tous les domaines. Aucune constitution au monde na jamais préjugé de cette manière de ce que devaient être des choix qui devraient relever du libre jeu démocratique. De ce point de vue, je ne crois ni à linnocence de Giscard dEstaing, ni à celle de quelques autres, répertoriés socialistes, comme Tony Blair.
Pour faire passer la pilule de cette troisième partie, on nous parle de la charte des droits fondamentaux. Mais il est précisé quelle ne sapplique pas à ceux qui ne le souhaitent pas. La Grande-Bretagne a bien veillé à introduire des amendements en ce sens. Et lorsque lun des principes énoncés dans la charte entre en contradiction avec les dispositions de la partie III, cest bien cette partie qui prime, et non la charte.
Certains principes énoncés, au premier rang desquels la « concurrence libre et non faussée », nont rien à faire dans une constitution. Cette affaire est grave. Au prétexte de faire respecter la concurrence, lUnion européenne pourra légiférer dans nimporte quel domaine, même ceux, comme léducation, qui sont censés relever de la compétence des États.
Lors de son congrès de Dijon, en 2003, le Parti socialiste avait critiqué le projet de constitution alors fraîchement présenté par la convention Giscard. Les socialistes avaient exprimé des « exigences » sur les changements à apporter au projet de traité. Aujourdhui, Jack Lang parle dun traité « progressiste ». Comment expliquer ce glissement ?
Avec la directive Bolkestein, avec la préparation dune directive qui plafonnerait à 48 heures le temps de travail, avec cette partie III du projet de constitution, il faut beaucoup de bonne volonté pour parler de progrès social. Ce glissement a pu se produire à cause dun autre glissement, beaucoup plus grave : celui de la prétendue fin du clivage gauche-droite. Cest une vieille tentation qui revient. Le clivage gauche-droite serait dépassé, et il faudrait lui substituer un nouveau clivage entre ceux qui seraient « pour » lEurope et ceux qui serait « contre ». Au nom de cette mystification, il faudrait voter oui à cette constitution pour être pour lEurope. Cela aboutit à une confusion très dommageable pour la démocratie.
Vous avez exprimé vos craintes de voir ce débat « casser la gauche en deux »
Ce nest plus une crainte, cest un fait. Je ne dis pas que cette cassure est irréversible. Mais la gauche est aujourdhui clivée entre ceux qui disent non à ce traité libéral et ceux qui nient ce caractère libéral et prétendent que le « oui » à ce projet de constitution est un « oui » à lEurope. Cela signe lacceptation des orientations libérales par une partie de la gauche, au nom de lEurope.
Peut-on mener campagne pour le « oui » et soutenir en même temps les mouvements sociaux qui contestent la politique du gouvernement Raffarin ?
Les gens de gauche qui sont pour le « oui », au PS, chez les Verts, ont un problème. Ils doivent gagner le référendum, et il faut quils le gagnent avec le gouvernement. Cela ne leur donne pas les coudées franches pour faire preuve dune opposition déterminée. Cest une position inconfortable. Ils essaient de sen sortir en appelant à dissocier la politique intérieure des enjeux européens. Mais une telle deconnexion est impensable. Les gens voient passer les directives les unes après les autres, et ils en subissent les conséquences au quotidien dans leur vie professionnelle.
Propos recueillis par Dominique Bègles et Rosa Moussaoui