PRG - Zuccarelli

entretien Émile Zuccarelli (PRG), L'Humanité, 10/02/2005
Émile Zuccarelli, ancien ministre, député et maire de Bastia, et président dhonneur du PRG, sexplique sur son opposition au projet de constitution européenne.
En quoi le projet de traité constitutionnel soumis aux citoyens outrepasse-t-il les prérogatives dune constitution ?
Par nature, une constitution définit le rôle, la portée et les modes de fonctionnement des institutions quelle crée. Mais pas les politiques que ces institutions auront à mettre en oeuvre. Tel nest pas le cas de ce traité qui, non seulement précise le cadre dorganisation des institutions européennes, mais, surtout, consacre près de la moitié de ses articles aux politiques communes. Ce nest plus une constitution, cest un inventaire à la Prévert qui vise à interdire demain au pouvoir politique national ou européen de sortir du cadre ultralibéral que ses concepteurs ont assigné à lEurope.
Pourquoi jugez-vous ce projet de constitution incompatible avec le projet dune Europe sociale ?
Les politiques européennes définies dans la troisième partie du projet de traité nont rien de commun avec lEurope sociale que jappelle de mes voeux. Aucune harmonisation vers le haut nest en outre envisagée ni même souhaitée dans ce domaine par les signataires. Et si, pour satisfaire les uns et les autres, on évoque dans le corps du texte quelques bons sentiments tout à fait louables, leur concrétisation est entravée par toute une série de règles et de principes qui ont un objectif : empêcher la construction dune véritable Europe sociale. Le maître mot de cette constitution, rappelé des dizaines de fois dans le texte, reste et demeure : « la concurrence libre et non faussée » qui na pas grand-chose à voir avec la conception que je me fais dune Europe sociale.
Pour vous, larchitecture institutionnelle proposée pour lUnion européenne est porteuse de « régressions démocratiques ». Lesquelles ?
Je suis un fervent partisan de la construction dune Europe forte. Pas de lEurope molle et sans perspective que lon nous propose. Pour moi, une Europe ambitieuse passe par un vrai Parlement disposant du pouvoir dinitiatives des lois, de la censure, du contrôle de lexécutif. Un Parlement dont émanerait dailleurs ce pouvoir exécutif. Bref, une structure démocratique traditionnelle dont le suffrage universel fonderait la légitimité. Tel nest pas le cas dans la constitution que lon nous soumet. Pire, demain, de grands pays, fondateurs de lEurope, tels lAllemagne ou la France pourront être écartés de cette Commission européenne à laquelle on voudrait accorder tant de pouvoirs.
Quelle serait pour vous, à grands traits, lalternative au projet européen inscrite dans ce projet de constitution ?
Il faudra dabord dissocier les politiques européennes de lorganisation des institutions et en revenir à un traité constitutionnel au sens propre du terme. Quitte à « codifier » les politiques européennes dans un document spécifique à même dévoluer en fonction des choix politiques des dirigeants élus.
Sagissant de lorganisation institutionnelle, elle devrait être plus démocratique, revoir les règles de majorité et dunanimité, permettre de véritables coopérations renforcées et renoncer à tout alignement de ses choix sur ceux de telle ou telle autre organisation internationale comme lOTAN.
Quant au volet récapitulatif des politiques - qui na rien à faire dans un traité constitutionnel -, il nous faut travailler à un projet politique alternatif profondément différent, moins inspiré par le modèle anglo-saxon, plus ouvert sur la dimension sociale et sociétale, prenant mieux en compte les valeurs dont la France est porteuse comme les services publics.
À ce titre, rejeter le traité constitutionnel, cest aussi refuser lultralibéralisme. Ce serait une avancée importante. Car loin dinscrire ces politiques dans le marbre, ce rejet ouvrirait lopportunité, pour une majorité progressiste, de les faire évoluer.
Une victoire du « non » au référendum ouvrirait-elle une "crise" ?
Cest la thèse des tenants du "oui", autant je ne méprise pas leurs arguments de fond sur le contenu du texte. Autant je trouve dun autre âge ces pratiques qui visent à surfer sur la peur. La dialectique : "cest OUI ou le chaos" est extrêmement dommageable pour la qualité du débat. Car chacun sait que la victoire du "non", loin douvrir une crise, serait loccasion de reposer lEurope sur de nouvelles bases, de renégocier le traité. Ce qui ne sera plus possible sil est ratifié, les conditions de sa révision étant inaccessibles.
En 2003, les électeurs, en Corse, avaient rejeté, contre le consensus entre les "grandes" formations politiques, le projet modification du statut de la collectivité territoriale, qui nétait pas sans rapport avec une certaine conception de lEurope. Croyez-vous quun tel scénario soit possible à lissue du débat sur ce projet de constitution ?
Le parallèle est audacieux. Cest vrai que quelques mois avant le référendum en Corse le "oui" était donné largement vainqueur. On promettait aux défenseurs du "non" une défaite humiliante. On a vu ce quil en a été. Le résultat en Corse fut le fait de plusieurs éléments. Lun dentre eux a été, à lévidence, la campagne dexplication que nous avons lancée dans toute lîle sur le vrai contenu du texte. À une autre échelle, cest à une campagne dexplication, le texte en main, quil nous faut nous atteler pour démontrer les dangers de ce projet et rassembler, demain, une majorité pour son rejet. Je crois que cest possible.
Propos recueillis par Rosa Moussaoui