PS - Mélenchon

Publié le par France Républicaine

entretien Jean-Luc Mélenchon (PS), L'Humanité, 28/01/2005

 

Pourquoi êtes-vous opposé au projet de traité constitutionnel européen ?

Ce texte a été élaboré en vase clos, à l'écart des citoyens, par une convention non élue. Ce processus antidémocratique, en soi, mérite d'être sanctionné. Sa troisième partie, celle qui commande aux deux autres, refond l'ensemble des traités précédents, mais en leur conférant, et c'est bien là le problème, une valeur constitutionnelle.

 

Ces traités, vous les avez approuvés, pour certains, dont celui de Maastricht...

Nous avons pu être d'accord, pour des raisons contradictoires, ou en partie en désaccord, mais avec l'espoir qu'à la discussion suivante les choses puissent évoluer et s'améliorer. Si nous constitutionnalisons ces textes, nous ne pourrons plus les changer.

 

Qu'est-ce qui vous pose problème dans cette troisième partie ? Contestez-vous, par exemple, le statut et le rôle de la Banque centrale européenne ?

Même la Banque centrale américaine est moins indépendante que cette Banque centrale européenne ! La BCE n'a de compte à rendre à personne. Elle doit être consultée sur l'ensemble des politiques, obligatoirement conformes à son objectif unique : la stabilité des prix, qui n'est rien d'autre que la protection de la rente. Ce projet de constitution interdit toute harmonisation sociale. Il ne se contente pas d'organiser un cadre institutionnel et politique, il énonce des interdictions et définit les politiques qui devront être obligatoirement menées. Quelle place resterait-il pour une politique progressiste si cette constitution était adoptée ?

 

Les deux premières parties de ce projet sont-elles acceptables ?

Elles comportent elles aussi des dispositions très discutables, comme la reconnaissance de droits à des personnes appartenant à des minorités, contraire au principe républicain d'égalité, ou la transformation du droit au travail en " droit de travailler et liberté de chercher un emploi ".

 

Quel jugement portez-vous sur la charte de droits fondamentaux ?

Depuis la version précédente, proclamée à Nice, il y a eu des changements, et ces changements sont tous au rabais. Il est bien précisé que cette charte "ne crée aucune obligation nouvelle". Cela signifie que les travailleurs qui auraient des droits sociaux inférieurs à ceux qu'elle énonce ne pourraient pas s'en prévaloir pour faire avancer leurs droits dans leur pays. Si ce n'est pas de la poudre aux yeux, ça y ressemble de près.

 

Vous avez participé aux manifestations des salariés de la fonction publique en arborant un badge "Pour moi, c'est non". Pour vous, ce texte condamne-t-il les services publics ?

En érigeant "la concurrence libre et non faussée" en principe unique, ce texte programme la disparition des services publics. Les "services d'intérêt économique général" dont il est question dans ce projet de constitution n'ont rien à voir avec des services publics. Lorsqu'on lutte pour la défense des services publics en France, il faut être cohérent et dire "non" à ce projet de constitution.

 

Pour le Parti Socialiste, cette constitution ferait de l'Europe une puissance capable de contrebalancer l'hégémonie états-unienne...

Je ne le crois pas du tout. Mes amis se font des illusions. Le texte met l'ensemble du système de sécurité et de défense de l'Europe à la remorque des États-Unis par l'intermédiaire de l'OTAN.

 

Peut-on contester la directive Bolkestein et défendre ce projet, comme le fait aujourd'hui votre parti ?

Le Parti Socialiste est un parti de gauche, il ne peut pas être indifférent au contenu de cette directive Bolkestein. Certains sont persuadés que l'on peut s'opposer à cette directive tout en étant partisan de la constitution. Ce n'est pas mon analyse. Cette constitution sécrétera des directives Bolkestein comme le foie de la bile.

 

Comment réagissez-vous aux pressions qui s'exercent actuellement sur vous ?

Avec de la tristesse. Je n'ai pas l'intention de faire campagne avec le poing et la rose. Je respecte la décision de mon parti. Mais nous ne sommes plus à une époque ou une décision de parti peut faire taire une voix.

 

Dans cette campagne référendaire, allez-vous jouer une partition en solo, ou envisagez-vous de vous retrouver, à gauche, avec d'autres partisans du "non" ?

Je n'exclus pas du tout de faire campagne avec d'autres partisans du "non". Si le "non" l'emporte, il est important que la gauche puisse être en tête de ce processus.

 

Croyez-vous que des militants ou sympathisants socialistes favorables au "oui" puissent réviser leur jugement avec l'accélération du débat public sur le projet de constitution ?

J'en suis persuadé. Nous avons beaucoup souffert, au moment où nous avons eu la discussion au Parti socialiste, de l'absence de mouvements - sociaux importants. Ils auraient donné vie aux questions - abstraites que nous soulevions. Depuis, les choses ont changé, des forces asso- ciatives et syndicales ont - commencé à s'exprimer... Le PS ne changera pas de position. Il n'en reste pas moins que plus de 40% de ses militants ont voté "non". Ils doivent pouvoir être représentés.

 

Votre expérience au gouvernement comme ministre de l'Enseignement professionnel a-t-elle changé votre regard sur la construction européenne ?

Je suis sorti de cette expérience avec une inquiétude renforcée. En matière d'éducation, par exemple, tout est prêt pour une privatisation généralisée. Comme l'éducation ne relève pas de la compétence communautaire, il était impossible de nous imposer quoi que ce soit. Mais j'ai vu à quel point certains esprits étaient avancés, prêts à livrer l'éducation aux règles du marché.

 

Ce débat sur le projet de constitution s'inscrit-il dans la continuité du débat ouvert par l'échec de la gauche en 2002 ?

Nous sommes dans le même cycle politique, marqué par l'incapacité d'une partie des élites à comprendre la souffrance sociale que répandent les politiques libérales. Des dernières élections européennes, je retiens surtout cet océan d'abstention dans toute l'Europe, et singulièrement dans les pays qui viennent d'entrer dans l'UE. L'espace économique et - civique que propose cette constitution aggraverait la situation ; condamnant les peuples à rester sans voix, sans alternative et ouvrant la voie au communautarisme, aux fanatismes religieux ou nationalistes.

 

Propos recueillis par Rosa Moussaoui

 

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