Jacques Généreux

Publié le par France Républicaine

entretien Jacques Généreux (économiste et membre du conseil national du PS), Le Monde, 29/03/2005

 

Nous avons perdu la bataille de l'Europe sociale et politique

 

En 1992, vous étiez un fervent partisan du traité de Maastricht instituant l'euro. Aujourd'hui, vous êtes un critique ardent de la Constitution européenne. Qu'est-ce qui, en treize ans, vous a heurté dans la construction européenne ?

En 1992, il y avait déjà des reproches à faire au traité de Maastricht, mais l'euro était une avancée. Avoir une même monnaie était un symbole fort d'union. Maastricht offrait une base nécessaire pour que les politiques puissent à nouveau agir. Même s'il n'y avait pas assez de coopération, s'il y avait une banque centrale indépendante, ce que j'ai toujours rejeté, et pas de politique sociale, ceux qui voulaient plus de régulation pouvaient se targuer d'une avancée.

Seulement, après Maastricht, il n'y a pas eu d'approfondissement politique, mais, en revanche, une privatisation des services publics, une marchandisation de l'éducation et de la santé, du dumping social et fiscal et, maintenant, des délocalisations...

 

Cette Europe s'est pourtant développée avec, dans la plupart des grands pays européens, des sociaux-démocrates au pouvoir...

Nous disions, au moment de Maastricht, que nous ferions évoluer l'Europe lorsque le rapport de force politique serait en notre faveur. Or, oui, nous avons perdu la bataille de l'Europe sociale avec la gauche au pouvoir.

 

Comment expliquez-vous qu'une partie de la gauche française soit contre le traité constitutionnel, que la majeure partie de la gauche européenne approuve ?

L'adhésion que vous décrivez vaut pour la direction des grands partis, pas pour leurs électeurs. Il y a, de toute façon, une dérive libérale de la gauche européenne, liée à l'individualisme, la contestation de l'Etat et de la loi. Le consumérisme s'étend, et la société est plus difficile à gouverner. Face à cette difficulté, la gauche cherche à composer. Lionel Jospin, que l'on ne peut pas comparer à un libéral, était convaincu qu'en raison de la mondialisation, on ne pouvait pas mettre en oeuvre un projet socialiste. Il y a un changement idéologique. On internalise les contraintes du monde.

 

L'élargissement ne renforce-t-il pas la dilution des valeurs sociales, les nouveaux arrivants aspirant à rattraper notre niveau économique ?

Ces pays n'ont pas le même passé, et ils entrent surtout pour bénéficier de la prospérité européenne. Ils ont intérêt à faire de la concurrence fiscale et de main-d'oeuvre. Le risque est que nous passions d'un projet de coopération économique à une véritable guerre économique.

Mais les responsables ne sont pas les pays de l'Est. Ce sont les Quinze, qui ont engagé un processus contraire à ce qui se faisait avant. Auparavant, on ne refaçonnait pas le projet européen pour les nouveaux arrivants. On leur énonçait les conditions d'entrée et on les y aidait. C'était une harmonisation par le haut. Aujourd'hui, elle se fait par la concurrence.

 

La France n'a-t-elle pas eu une forte influence dans l'élaboration de cette
Constitution ?

Non. En tout cas, lorsque nous avons obtenu un mot, les néolibéraux ont obtenu une phrase. On obtient d'accoler "équitable" au mot commerce, mais, dans la Constitution, cela devient "commerce libre et équitable". Nous plaidons pour une économie sociale de marché, et cela devient "économie sociale dans un marché libre et compétitif". C'est la première fois dans l'histoire de l'Union européenne que la libre concurrence apparaît comme un objectif.

 

Est-ce la marque que notre modèle social est minoritaire en Europe ?

Non. Les pays scandinaves, l'Allemagne, l'Autriche ont des modèles semblables au nôtre. C'est parce que cette aspiration à plus de cohésion sociale est largement partagée par les peuples, mais a été trahie par les élites, que les électeurs votent de plus en plus pour des extrémistes.

 

Le 29 mai, voterez-vous aussi sur des considérations de politique intérieure ?

Je voterai non sans état d'âme mais ce sera un vote sur le sujet européen. Je suis de gauche, mais au deuxième tour de la présidentielle de 2002, j'ai voté pour Chirac contre Le Pen et je ne le regrette pas. Pour moi, le choix était évident. Je répondrai donc à la question posée sans me préoccuper de qui la pose.

 

Propos recueillis par Raphaëlle Bacqué

 

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